Batman: The Killing Joke (2016) adapte le récit unique d'Alan Moore et Brian Bolland paru chez DC en 1988. Le film ajoute un prologue d'une demi-heure absent du comic, choix qui a suscité une controverse considérable. Voici la comparaison détaillée.
Comment adapter un récit trop court pour un film ? La réponse retenue ici est devenue un cas d'école de ce qu'il ne faut pas faire. Décryptage source par source, sans divulguer les dénouements.
Comme dans chaque article de cette série, seules les informations vérifiées (créateurs, distribution, dates, éditeurs) sont affirmées ; l'analyse comparative est la nôtre, sans reproduire dialogue ni image protégée.
Titre : Batman: The Killing Joke (2016)
Format : film d'animation, environ 75 minutes
Voix : Kevin Conroy (Batman), Mark Hamill (Joker), Tara Strong (Barbara Gordon)
Production : DC, sortie directe en vidéo
Structure : un prologue inventé, puis le comic
Batman: The Killing Joke (1988)
Alan Moore & Brian Bolland — DC
Format : un récit unique, environ 48 pages
Recoloré par Bolland pour l'édition anniversaire
- La thèse du Joker : une mauvaise journée suffit.
- Les flashbacks sur son origine possible.
- Ce qui arrive à Barbara Gordon.
- La fête foraine et l'épreuve infligée à Gordon.
- Les dialogues de la seconde moitié, quasi intacts.
- Un prologue d'une demi-heure entièrement inventé.
- Une relation ajoutée entre deux personnages.
- La concision du récit d'origine est rompue.
- Le découpage de Bolland n'est pas reproduit.
- La colorisation diffère des deux versions publiées.
The Killing Joke (1988) : quarante-huit pages qui ont tout changé
The Killing Joke paraît chez DC en 1988, écrit par Alan Moore et dessiné par Brian Bolland. C'est un récit unique d'une cinquantaine de pages, publié hors série régulière, dans un format soigné qui était encore une nouveauté à l'époque.
Le propos tient en une thèse, formulée par le Joker : la différence entre un homme ordinaire et lui ne tient qu'à une seule mauvaise journée. Pour le démontrer, il entreprend de briser James Gordon — et commet pour cela un acte d'une brutalité qui a durablement marqué le personnage de Barbara Gordon. En parallèle, des flashbacks racontent une origine possible du Joker, présentée comme incertaine par le récit lui-même.
Le titre est devenu l'un des plus vendus et des plus cités de l'histoire de DC. Il est aussi l'un des plus discutés : la violence faite à Barbara Gordon a nourri des décennies de débats sur le traitement des personnages féminins dans le médium, et Alan Moore lui-même a exprimé publiquement des regrets sur ce récit, qu'il juge mineur dans son œuvre.
Le travail de Brian Bolland est indissociable du résultat. Son dessin d'une précision extrême — chaque trait posé, aucune approximation — donne au récit une froideur clinique qui rend l'horreur plus efficace que n'importe quelle emphase. Bolland a par ailleurs recoloré entièrement l'album pour son édition anniversaire, en remplaçant les couleurs vives d'origine par une palette sourde, plus proche de son intention initiale. Le lecteur d'aujourd'hui a donc le choix entre deux versions visuellement très différentes du même récit — cas rare, et qui pèse dans les décisions du collectionneur.
Le problème : quarante-huit pages ne font pas un film
Toutes les adaptations de ce corpus affrontent un problème de volume. La plupart doivent compresser : soixante-quinze numéros de Sandman, cent quatre-vingt-treize de The Walking Dead. The Killing Joke pose l'inverse, et l'inverse est plus difficile qu'il n'y paraît.
La source fait une cinquantaine de pages, soit à peu près trente minutes d'animation. Un format de vente en vidéo en exige davantage. Trois solutions existaient : assumer un film court, comme l'avait fait Year One en calibrant sa durée sur ses quatre numéros ; étirer le récit lui-même en développant ses scènes ; ou ajouter du matériel. C'est la troisième voie qui a été retenue.
Le prologue, et pourquoi il a été si mal reçu
Le film s'ouvre sur environ une demi-heure entièrement inventée, centrée sur Barbara Gordon et une enquête sans lien avec le récit de Moore. L'intention affichée était défendable : donner au personnage une existence propre avant ce qui va lui arriver, plutôt que de la réduire au rôle de victime — reproche adressé de longue date au comic.
La réception a été très majoritairement négative, pour des raisons qui dépassent le goût. D'abord parce que le prologue introduit une relation entre Barbara Gordon et Batman qui a été perçue comme malaisante compte tenu de leur histoire et de leur écart, et qui n'a aucun fondement dans la source. Ensuite parce qu'il produit l'effet inverse de celui recherché : en faisant de Barbara le sujet d'une intrigue amoureuse avant de la placer dans la scène que l'on sait, il renforce la lecture qu'il prétendait corriger. Enfin parce qu'il abîme la seule chose que le récit de Moore avait d'irréprochable — sa concision. The Killing Joke fonctionne comme un coup sec ; trente minutes d'échauffement en émoussent l'impact.
La seconde partie du film, elle, adapte le comic avec application : les dialogues sont largement conservés, les flashbacks respectés, la fête foraine et l'épreuve infligée à Gordon fidèlement portées. On tient donc un objet étrange, dont la moitié est une adaptation soignée et l'autre un ajout largement rejeté. Le cas rejoint celui de Preacher et sa première saison en préquelle : dans les deux cas, une adaptation a voulu installer ce que sa source avait délibérément laissé hors champ.
Les personnages, du papier à l'écran
- Le Joker — Sa thèse et son origine possible sont fidèlement reprises.
- Batman — Confronté à sa propre ressemblance avec son adversaire.
- James Gordon — La cible réelle de la démonstration du Joker.
- Barbara Gordon — Très développée dans le prologue inventé, comme dans le comic ensuite.
Alan Moore, Brian Bolland et le format « prestige »
Un mot sur le contexte de publication, car il explique la place du titre sur le marché. À la fin des années 1980, DC expérimente un nouveau format : des récits complets, imprimés sur papier de qualité, à couverture souple rigide et à prix élevé, vendus comme des livres plutôt que comme des fascicules. The Killing Joke appartient à cette vague, aux côtés d'autres titres majeurs de la période.
La différence avec Year One, publié la même année dans la série mensuelle ordinaire, est instructive pour le collectionneur. Un format prestige coûte plus cher à l'achat, est acheté par un public plus averti, et se conserve mieux — on ne roule pas un album de collection dans une poche arrière. Résultat : les exemplaires en haut grade sont proportionnellement plus nombreux que pour un mensuel de la même année, ce qui pèse sur la rareté relative. En sens inverse, la demande pour ce titre est exceptionnellement forte et constante.
Brian Bolland, dessinateur britannique venu de la bande dessinée anglaise, appartient à la même vague d'auteurs qui a transformé DC dans ces années-là. Sa production de planches intérieures est restée rare — il s'est ensuite consacré principalement aux couvertures, dont il est devenu l'un des maîtres reconnus. Cette rareté ajoute à la valeur d'artiste du titre.
Côté collection : quels numéros viser après le film
Batman: The Killing Joke (1988) est un récit unique, ce qui simplifie la collection : il n'y a qu'une pièce à viser. La difficulté est ailleurs — dans l'identification de l'édition. Le titre a connu de très nombreux tirages successifs, et la distinction entre le premier et les suivants est le point décisif du marché. Les mentions d'impression permettent généralement de trancher, mais la vigilance s'impose sur les annonces qui ne les précisent pas.
L'édition anniversaire recolorée par Bolland constitue un objet à part : elle n'a pas la valeur du premier tirage, mais elle est recherchée pour elle-même, s'agissant d'une version approuvée et retravaillée par le dessinateur. Certains collectionneurs possèdent les deux, précisément parce qu'elles ne racontent pas la même chose visuellement. Notre guide des numéros clés détaille les repères d'identification. Comme toujours, l'état et la gradation déterminent la valeur ; l'appui sur des ventes récentes réelles est vivement conseillé.
Par où commencer la lecture
Le récit se lit en une demi-heure et ne demande aucune connaissance préalable. Le lecteur venu du film découvrira que tout le prologue en est absent, et que le comic va droit au but — c'est précisément là que réside son efficacité. Le choix entre la colorisation d'origine et celle de Bolland est affaire de goût ; les deux se défendent.
Chronologie à connaître
- 1988 — The Killing Joke paraît chez DC, en format prestige.
- Années 1990-2000 — Le titre devient l'un des plus vendus et des plus discutés de l'éditeur.
- Édition anniversaire — Brian Bolland recolore entièrement l'album.
- 2016 — Le film d'animation, avec son prologue inventé.
Sa place dans la saga et pour le collectionneur
The Killing Joke restera comme l'adaptation qui a buté sur un problème inhabituel — une source trop courte — et qui a choisi la pire des trois solutions disponibles. Sa seconde moitié montre pourtant qu'une version fidèle et brève était parfaitement à portée, comme Year One l'avait prouvé cinq ans plus tôt. Pour le collectionneur, le titre reste l'une des valeurs les plus sûres de l'ère moderne, avec une particularité rare : deux colorisations officielles coexistent, et le marché les traite comme deux objets distincts.
Le verdict : la seconde moitié fidèle, la première de trop
- Fidélité : la thèse du Joker, les flashbacks sur son origine possible, ce qui arrive à Barbara Gordon, la fête foraine et les dialogues de la seconde moitié viennent du comic.
- Libertés : un prologue d'une demi-heure entièrement inventé, une relation ajoutée sans fondement dans la source, la concision rompue, et le découpage comme la colorisation de Bolland non reproduits.
- À collectionner : Batman: The Killing Joke (1988, DC), premier tirage — et l'édition anniversaire recolorée par Bolland.
The Killing Joke adapte fidèlement Alan Moore et Brian Bolland dans sa seconde moitié, et l'abîme dans la première. Le récit d'origine fonctionne comme un coup sec ; le film l'a fait précéder d'une demi-heure qui en émousse l'impact. Pour le lecteur comme pour le collectionneur, c'est une invitation à ouvrir les quarante-huit pages d'origine.
Questions fréquentes
Batman: The Killing Joke, récit unique d'une cinquantaine de pages écrit par Alan Moore et dessiné par Brian Bolland, publié par DC en 1988 dans un format prestige alors récent.
Pour trois raisons : il introduit une relation sans fondement dans la source, perçue comme malaisante ; il produit l'effet inverse de celui recherché en renforçant la lecture qu'il prétendait corriger ; et il rompt la concision, qui faisait l'efficacité du récit de Moore.
Oui. Passé le prologue, l'adaptation est soignée : dialogues largement conservés, flashbacks respectés, fête foraine et épreuve infligée à Gordon fidèlement portées. Le film est donc un objet étrange, moitié adaptation appliquée, moitié ajout rejeté.
Parce que Brian Bolland a entièrement recoloré l'album pour son édition anniversaire, remplaçant les couleurs vives d'origine par une palette sourde plus proche de son intention initiale. Les deux versions coexistent et le marché les traite comme deux objets distincts.
Le récit étant unique, il n'y a qu'une pièce à viser : Batman: The Killing Joke (1988). La difficulté est d'identifier l'édition, le titre ayant connu de très nombreux tirages — les mentions d'impression permettent généralement de trancher.
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